Portrait d’un homme dont je ne me souviens pas, mais que je n’oublierai pasAssise sur une barrière de métal froid, emmitouflée dans plusieurs épaisseurs de pulls, d’écharpes et autres, j’attendais patiemment que mon ami daigne sortir des cours. Ainsi nous irions manger un morceau et je pourrais enfin rentrer chez moi, au chaud. Finissant de rouler ma clope de mes doigts engourdis par les températures polaires, je l’allumais et la portais à mes lèvres. Jetant mon briquet tout au fond de mon sac, d'un même élan, j'attrapais le recueil de poésies que j’avais emmené. Maladivement germanique, je tiens la ponctualité pour valeur essentielle à mon intégrité morale et arrive très souvent en avance. Voir très en avance comme ce jour là, où les vers de Senghor auraient dû m’apporter la chaleur des îles nécessaire pour survivre à quarante-cinq minutes de mistral et de grand froid. Ouvrant le bouquin au dos cassé par le passage répété de mes mains, je m’apprêtais à passer un moment merveilleux et intime avec ce bon vieux monsieur tirant par ci par là une taffe de ma blonde.
«
Vous savez pourquoi vous fumez ? » les yeux toujours rivés dans ceux de Léopold, je trouvais cette voix d’homme bien trop assurée et cassée pour appartenir à un de ces fameux dragueurs à deux balles. Et pour cause, relevant la tête de mes cocotiers, je cherchais à poser un visage sur ce briseur d’ambiance, et tombais nez à nez avec un étrange et vieux bonhomme. Ainsi donc ce n’était pas un jeune coureur de jupons mais un vieux moralisateur qui m’avait apostrophé. Un de ceux dont on ne se dépègue pas même rodé par des années de fréquentations toxiques et passionnées avec le bon tabac de la tabatière de son père. Prise au dépourvu par l’allure étonnante de mon interlocuteur je répondis simplement que non, je ne savais pas pourquoi, je savais seulement que j’aimais ça. « C’est à cause de la société ». Jésus, Marie, Joseph, un fou. Théorie du complot, illuminatis, Franc-Maçon, aillant la fâcheuse habitude d’attirer les êtres perdus - et collants- je connaissais la chanson.
Absolument pas démonté par mon air blasé, ce vieil énergumène, savant mélange de lutte anti-tabac et de la confrérie joyeuse des paranoïaques, continuait son plaidoyer en m’expliquant, sociologues dont j’ai oublié le nom à l’appui, que mon addiction était causée par la société, ou encore mon environnement familial. Ce à quoi je jugeais bon de répliquer que, personnellement, si peut être on m’avait influencé, je fumais plus certainement à cause d’une dépendance qu’à cause d’un complot savamment dirigé contre moi et tous ces pauvres fumeurs. Piqué dans son estime de philosophe de comptoir, sa tête chenue se rapprochait de la mienne et son ventre se collait à mes genoux. Mal à l’aise, j’écoutais vaguement ce qui se disait plus bas et pensais au moyen le plus sûr de me débarrasser rapidement de cette présence agaçante. Ne se rendant pas compte de mon état, le vieux continuait à déblatérer, enchaînant théorie sur théorie et phrases alambiquées, que mon esprit occupé ne comprenait qu’à moitié. Je tentais de répondre par parcelle, attirée par le défi que représentaient ces phrases opaques.
Embrayant sur le thème de l’éducation, il prit alors un exemple : « Imaginez que vous vivez seul avec votre mère qui travaille comme pauvre prolétaire. Sa seule ambition est, qu’à votre tour, vous gagnez à peine de quoi vivre et de quoi financer sa maigre retraite. Elle vous bat à chacune de vos tentatives d’émancipation, elle vous enferme dans un placard sombre et malodorant, en bas de votre escalier dès que vous vous montrez un peu trop intelligent, vous enlève les livres des mains pour les remplacer par un balais. Et vous grandissez comme ça. Vous vous prenez une raclée pour n’importe quel motif, la seule raison est que ce soir là encore, elle est imbibée d’alcool et que votre père vous a laissé tomber tous les deux. A quinze ans vous abandonnez l’école, la maison ne peut plus se nourrir, l’électricité est coupée, vous devez donc travailler. Comment voulez-vous finir votre vie ? Jamais aucune audace, inconsciemment cela se solde par une baffe. Aucune éducation, se montrer brillant revient à finir au placard. Alors vous êtes embauché dans un petit parking, comme gardien de nuit et c’est ce que vous faites depuis maintenant cinquante ans. Vous n’avez pas de femme, ni d’enfant parce que votre travail et votre mère décédée vous l’interdisent. Vous restez chaque nuit sur votre petite chaise qui depuis le temps a pris la forme de votre corps, à saluer les fêtards qui ramènent leur voiture. Et tout ça c’est à cause de votre mère qui a causé des dégâts irréparables sur votre personnalité. »
Il se tut quelques instants, je le contemplais, émue. Il ne me regardait pas. Il fixait durement ses chaussures au cuir sagement lustré. Ce vieil homme, ce doux fou, venait de se livrer tout entier à une jeune inconnue interpellée par hasard dans la rue. Il venait de me résumer soixante-cinq années de sa vie en quelques secondes. Que pouvais-je dire ? Je ne dis rien. Je demandais seulement « Qui êtes-vous ? » Il ne me répondit pas, continuait à palabrer partant dans d’autres théories impliquant la société, le président. Je restais dans mes pensées, guettant seulement le moment où au travers d'un exemple il me livrerait un autre pan de sa vie. Ce moment ne vint pas, je lui redemandais alors : « Qui êtes-vous ? ». Il me dit qu’il était gardien de parking et qu’il savait tout ça parce que la nuit pour s’occuper, il lisait tout ce qui lui tombait sous la main. Il me donna aussi son nom que j’oubliais aussitôt, peu importe au final le nom que lui avais donné sa mère. « Qu’est-ce que vous voulez faire comme métier ? » Je lui répondis journaliste et il me dit alors que c’était bien, c’était un métier où on voyait le derrière des choses, où on était dans les coulisses « Si j’avais eu quelqu’un de proche c’est le métier que j’aurais aimé qu’il fasse ».
De lui je ne me souviens pas grand-chose. Je ne saurais dire s’il était grand ou plutôt petit, maigre, costaud, s’il avait les yeux marrons ou bleus. Je le croiserais dans la rue, je ne saurais pas le reconnaître. J’essaie parfois de reconstituer son image dans ma tête mais je ne parviens à me souvenir que de ce qu’il m’a dit, de l’émotion qu’il y avait dans ses yeux, de sa solitude, de ses blessures qu’il m’a livrées, de son histoire qu’il m’a offerte. C’était un très beau fou, que je recroise peut-être parfois, mais que je ne vois pas et qui pourtant m’a offert une petite part de lui que je n’oublierais pas.