L'Argus n'a pas court chez les Minijupes.




Je suis tombée, il y a quelques temps, sur un statut Facebook pour le moins irritant. Il était question sous une forme aussi poétique que machiste de faire un lien entre les femmes, la pureté et les perles. Autrement dit : "Les femmes sont comme les perles, leur pureté est inversement égale au nombre de fois où elles se sont faites enfiler". Il s'agit là d'une retranscription fidèle au sens, pas aux termes exactes puisque depuis, ce petit Haïku a été supprimé, Dieu merci.
J'essaie en temps normal, de ne pas prendre pour moi chaque phrase légèrement déplacée, mais il faut dire que cette fois, j'ai été choquée.
Pas parce que cette idiome idiot témoigne d'une maîtrise de la métaphore et de la finesse plus ou moins approximative, mais parce qu'encore une fois, la femme, les femmes, sont traitées comme un vieux Renault Scenic cinq portes. Les kilomètres de bites au compteur font office de côte Argus, c'est un moyen fidèle d'en estimer le prix, la qualité, la rareté.


LE RENAULT SCENIC ET LA PUTE

Reprenons l'image du Renault Scenic. C'est une voiture pépère, de bonne qualité et d'usage familiale, il s'agit d'y caser le maximum de mioches en un minimum d'espace. Il évoque le made in France, le bon croissant et les levers à six heures du matin pour cause de biberonnage intensif. On part avec en vacances dans un camping bordelais et on emmène aussi Juliette à la danse. Jusqu'ici tout va bien. Mais une fois acheté, utilisé, le joyeux break perd de sa valeur, c'est normal. Il ne sent plus le neuf, le plaisir de toucher son frein à main pour la première fois se rouille, le tissus des sièges est tâché et quelqu'un a déjà accroché une paire de dés fourrés là où vous comptiez mettre votre sapin odorant. La reprise Argus impitoyablement, baisse. Pour la pute c'est pareil.

Par pute, entendez bien sûr "femme avec qui j'aimerais coucher mais qui a déjà dit oui à d'autres que moi".
Elle est plutôt mignonne et est fournie avec de bons airbags, elle sait lire une carte ou au pire allumer un GPS, elle a quelques répartis bien senties dans son sac à main comme une publicité Renault, de jolies gentes Louboutin et un sens inné de la logique qui séduirait bonne maman. En somme, c'est une pute bien sous tous rapports, de bonne facture dirait-on.

Oui, MAIS.

Mais la pute a déjà couché. Oui parce que c'est une pute du 21ème siècle qui a grandit dans une époque libérée qui lui a permis de faire de son corps ce qu'elle en voulait (sauf en ce qui concerne les faux-cils). Elle a donc joué avec le zizi de Jean, offert son coffre à Dilan, et même fait des choses pas très catholique avec son pot d'échappement et Alfred. Alors elle ne sent plus le plastique qui sort de l'usine. Alors elle perd de la valeur. Elle ne respecte pas son corps, elle ne se respecte pas, elle se donne, sans préserver sa valeur intrinsèque. Comme s'il existait une jauge attribuée dès le début à chaque Eve et qui diminuait au fur et à mesure de ses conquêtes. C'est ainsi que fonctionne la côte Argus chez les Mini-Jupes.


L'HOMME EST UN CONQUISTADOR

Parce que oui, l'Homme est un conquérant. Et un conquérant ne conquiert pas ce qui a déjà été conquis. Non un conquérant conquiert les terres vierges, immaculées, les terres où personnes avant lui n'a jamais posé les pieds, les mains, la bouche. Alors autant il bavera devant une femme bien calibrée au QI de 95D, et à la moyenne de 90.60.90 autant il crachera dessus puisque, la pute, elle a déjà couché. Une sorte d'affront fait à son égo d'aventurier, lui qui a déjà connu le Groenland et la Floride ne tolère pas que son île paradisiaque soit déjà colonisée. Il ne sait plus quoi penser entre son soi bien-pensant qui lui dit que ce n'est pas correct, il aurait honte de cette fille qui a déjà couché et son soi pastropcon qui lui dit que bon, quand même, elle lui plaît bien.

Mais il y a aussi le problème de réputation de cette Mini-Jupe. Tout le monde dit qu'elle est pas très saine, tout le monde chuchote qu'elle devrait avoir honte et il s'est même laissé entendre dire des choses bien pires. Ambiance campagne d'après 45 et chasse aux collaboratrices horizontales avec l'occupant. Il faudrait tondre la tête de cette jeune fille. Elle a osé baisser sa culotte. Elle a osé baiser sans jugeote.


RIEN DE BIEN NOUVEAU A L'HORIZON DE NOS MAILLOTS

Bien évidemment le fait n'est pas neuf (lui aussi). Et c'est bien là que se situe le problème. Il semblerait que le monde se puritanise. Que la valeur soit égale à la pureté. Pas de changements notoires depuis Eve qui a croqué la pomme. Et peu de Jésus pour défendre les Marie-Madeleine. L'opprobre sera jeté quoi qu'il advienne sur celles qui coucheront un peu trop au goût des autres. Il paraît pourtant que c'est dans les vieux pots qu'on fait les meilleurs confitures. Il paraît aussi, mais ça c'est plus sûr, qu'un Jean-Gui fervent défenseur de l'Argus risque de bien s'ennuyer avec son Renault Scenic sorti du concessionnaire, surtout si c'est la 4L zélée qui le fait rêver.

Sommeil (Haruki Murakami)




Dix-sept nuits avec Elle.

On ne sait rien d’Elle. Simplement que depuis dix-sept nuits, elle ne dort plus. Le jour elle poursuit son train-train quotidien, vacant aux activités qu’implique la vie d’une mère au foyer. La nuit elle redécouvre ses amours de jeunesse, la littérature russe, le whisky et le chocolat.

La première chose qui frappe en ouvrant ce livre, c’est sa beauté graphique. Une couverture à rabat bleue nuit, des pages épaisses et glacées, des illustrations sombres aux détails argentés signées Kat Menschik. Un visuel en parfaite adéquation avec la plume d’Haruki Murakami, un des auteurs japonais contemporains les plus célèbres du monde occidental. Ce sont ses nouvelles qui l’ont fait connaître et « Sommeil » initialement éditée en 1996, fait partie intégrante des deux nouveaux recueils paru cette année. Une plume incisive, envoutante, qui mélange à la perfection onirisme et réalité.

Elle, le personnage principal, est-elle folle ? Comment expliquer sinon ce détachement presque cynique qu’Elle montre face à son entourage ? Sa vie quotidienne défile sous nos yeux, entre les lignes, comme un rêve fugace. Elle ne montre aucune attache, aucune émotion. Elle s’anime seulement la nuit, sous l’égide de Tolstoï et du whisky. C’est donc l’histoire nocturne d’une femme, une japonaise, qui grignote des moments de littérature sur son temps de sommeil. Un joli conte qui dénonce de façon poétique cet empilement d’obligations qui nous empêche de vivre et ces plaisirs égoïstes que l’on s’interdit.

Au fil des quatre-vingt-douze pages de cette nouvelle, on est happé par l’univers sombre et épais d’Haruki Murakami, un livre qui se traverse comme un rêve, on en ressort étrangement calme et serein, la tête dans un brouillard rempli d’énigmes. En somme, un livre à lire absolument, tranquillement assis dans son coin puis à faire partager.




Sommeil, Haruki Murakami

 Chronique parue le 11/10/2011 dans le n°1 de V.O.S.T Magazine


La traversée de l'été (Truman Capote)




Un été avec Capote


Sous l’étau terrible de la chaleur d’un été New-Yorkais se lie le destin de Grady et Clide. Grady belle jeune fille née riche et effrontée. Clide garçon de parking au cœur blessé par une sœur disparue trop tôt.

On connaît Truman Capote, enfant terrible de la littérature américaine, on connaît également sa plume faite de détails et de description.  Ici encore, il ne fait pas tort à sa réputation. Quand New-York dégouline sous la chaleur, on suffoque avec elle. Pourtant c’est bien le premier roman de l’auteur que l’on lit. Truman l’aurait écrit en 1949, alors qu’il n’avait que dix-neuf ans. Le jugeant insatisfaisant, il l’a abandonné sur ses cahiers d’écoliers. Ce n’est qu’à la suite d’une vente aux enchères que les manuscrits ont été trouvés. Ils ont finalement été publiés en 2006, vingt-deux ans après la mort de l’écrivain.

On tient donc entre ses mains un récit d’adolescent au destin flamboyant qui raconte la vie d’adolescents aux destins foudroyants. Grady et Clide sont tombés amoureux. Follement amoureux. Le hic, puisqu’il en fallait un, c’est qu’ils viennent de deux mondes totalement différents pour ne pas dire incompatibles. Grady a la témérité des gens riches. Elle sait ce qu’elle veut, l’obtient très souvent. Elle refuse pourtant de se glisser dans le moule que sa mère lui a forgé. Clyde garçon de parking, ne parle pas de sa vie de tous les jours. Il préfère jouer les gros durs. Entre eux deux ce sera le coup de foudre, un amour fou, une passion avec tout ce qu’elle a de dangereux. Emmerdant le monde ils se détruisent à petit feu. C’est Peter qui soutient Grady quand tout s’effondre. Peter est son meilleur ami, un peu loufoque, il lui redonne des couleurs.

Un seul été suffira pour les lier tous à jamais. La fin tombe comme un couperet, inattendue. Comme si Truman Capote avait mis un point final rageur à l’histoire. Mais ce court roman est l’occasion de découvrir un des auteurs phare du XXème siècle ou bien de vivre une passion écrite avec la fougue du génie qui éclot.



La traversée de l'été, Truman Capote



Pour les intéressés, un film biographique a été réalisé sur Truman Capote. 
Chronique parue le 11/10/2011 dans le n°1 de V.O.S.T Magazine



Portrait de Margaux Palvini




Indignée.

Tout commence sur Skype. Il est 11h du soir. Dans la fenêtre de conversation l’image est sale, floue, pixellisée, légèrement jaune. On dirait un mauvais film en sépia. Au milieu de ce capharnaüm visuel se trouve une silhouette frêle. Ses cheveux anciennement roux arborent un « blond foncé, mais c’est la coiffeuse qui le dit » sur l’écran de l’ordinateur pourtant, cette information capillaire n’est pas flagrante. Dans son large tee-shirt au col parsemé de plumes stylisées, il y’a Margaux Palvini, 20 ans depuis peu. Elle est indignée.

Quand on lui demande ce qu’elle reproche au monde actuel elle répond de sa voix étonnement puissante pour un si petit corps « Tu veux rester là toute la nuit ? » puis elle enchaîne, avec un grand sourire « je vais te faire un discours Miss France, OK ? ». Elle commence son long réquisitoire. Elle aimerait que nous soyons tous égaux. Elle ne comprend pas que certain nagent dans le fric et que d’autres crèvent de dormir dans leur voiture alors qu’ils ont un salaire. Elle ne comprend pas cette spéculation sur l’argent et les matières premières. Elle s’indigne des droits qu’on lui enlève chaque jour un peu plus. Elle a du mal à rester en place. A se focaliser sur une seule idée. Elle s’en rend compte, mais elle ne peut pas s’arrêter, « j’ai trop de choses en tête ».

Pause. Elle monte dans sa chambre chercher la citation dont elle parle. « Voila je l’ai, elle était à coté de mon lit, Ceux qui se battent peuvent perdre virgule ceux qui ne se battent pas ont déjà perdu » elle précise, c’est de Bertolt Bredit. Quand on lui parle de Stéphane Hessel, elle est intarissable, c’est un ptit vieux qu’elle trouve émouvant. « A 93 ans il tient encore assez à la société en général pour partager ses idées » elle ne peut que s’indigner comme il le demande. Quand elle était en terminale, elle passait ses jours dans les manifestations. Pas pour rater les cours, mais pour tenter de faire avancer les choses. En ce temps-là, elle se battait pour tout. Pour que la RTM leur affrète des bus, pour que la mairie de Simiane où elle habite, en fasse autant. Puis elle a abandonné. Dégoutée que rien ne change. Mais elle continue à s’impliquer autrement. Plus concrètement. « Pour les primaires socialistes, j’étais au bureau de vote avec mon père. On renseignait les gens. J’ai assisté au dépouillement ».

Son frère entre, interrompt la discussion, il cherche des allumettes. « C’est mon petit frère, c’est mon ptit chat, une des personnes que j’aime le plus au monde ». Il finit par partir, elle embraille sur ses chats. Elle en a quatre. « Tu peux en parler, ils font partie intégrante de ma vie ». Entre deux présentation féline, elle finit par parler de ce mouvements planétaire, Les Indignés. Elle trouve ça beau l’espoir qu’ils ont. Elle s’y identifie d’ailleurs, elle se dit que tout n’est peut-être pas perdu. « C’est pas normal que notre avenir soit moins beau que celui de nos parents ». S’ils passent près de Marseille, elle ira les rejoindre. Mais elle ne peut pas tout lâcher pour aller faire la révolutionnaire.



Exposition Jean-Claude Quilici




Retour sur les 50ans de carrière d’un peintre provençal



Jean-Claude Quilici, peintre prolifique des paysages provençaux, propose l’espace d’une petite heure de quoi se régaler les yeux. C’est la ville de Marseille qui offre sa rétrospective. Sur les murs blancs de la galerie Mickael Marciano, cinquante années de travail.


Déjà les couleurs chaudes des tableaux de Jean-Claude Quilici attirent l’œil. On quitte à peine les rues pavées du cours Estiennes d’Orves pour pénétrer le hall clair et dégagé de la galerie, qu’on est irrémédiablement attiré par ses toiles. Une petite trentaine, de grands formats, histoire de résumer les cinquante ans de carrière du peintre, une rétrospective comme ça s’appelle dans le milieu. Quelques badauds qui semblent être rentrés là par hasard les scrutent, y retrouvent l’atmosphère de la Provence, l’ocre de la terre et le bleu azuré du ciel. Les couleurs chaudes côtoient les couleurs froides, seul un mince contour noir les sépare.  La ligne est pure, presque naïve. Peu de détails, ce qui compte c’est l’émotion.

Les visiteurs silencieux sont face à de l’expressionisme. L’ambiance est feutrée, on ne dérange pas le sommeil de l’œuvre. Sur les murs blancs et froids, elles sautent aux yeux. Et sous dos courbés des visiteurs, les cartels. En noir et blanc, simplement, ils indiquent quand et où ont été peints les tableaux, quels noms portent-ils. Tout est épuré. Il faut mettre en avant le travail de Jean-Claude-Quilici. Entre chaque peinture, beaucoup d’espace, l’œuvre respire, elle a sa place. Les deux gardiens sur leur chaise s’avachissent, surveillent les lieux d’un œil morne et fatigués. Fatigués d’avoir trop vu les mêmes œuvres, les mêmes badauds, lassés d’entendre les mêmes commentaires. Seule la guichetière est pleine d’entrain et ne rechigne devant aucun sacrifice pour distribuer le stock de prospectus qui repose près d’elle. Tout respire calme et de la sérénité, le temps de faire une pause entre deux courses, de contempler les paysages du midi avec les yeux de l’artiste.


 Jean-Claude Quilici, peinture à l'huile



Portrait d'homme






Portrait d’un homme dont je ne me souviens pas, mais que je n’oublierai pas



Assise sur une barrière de métal froid, emmitouflée dans plusieurs épaisseurs de pulls, d’écharpes et autres, j’attendais patiemment  que mon ami daigne sortir des cours. Ainsi nous irions manger un morceau et je pourrais enfin rentrer chez moi, au chaud. Finissant de rouler ma clope de mes doigts engourdis par les températures polaires, je l’allumais et la portais à mes lèvres. Jetant mon briquet tout au fond de mon sac, d'un même élan, j'attrapais le recueil de poésies que j’avais emmené. Maladivement germanique, je tiens la ponctualité pour valeur essentielle à mon intégrité morale et arrive très souvent en avance. Voir très en avance comme ce jour là, où les vers de Senghor auraient dû m’apporter la chaleur des îles nécessaire pour survivre à quarante-cinq minutes de mistral et de grand froid. Ouvrant le bouquin au dos cassé par le passage répété de mes mains, je m’apprêtais à passer un moment merveilleux et intime avec ce bon vieux monsieur tirant par ci par là une taffe de ma blonde.

« Vous savez pourquoi vous fumez ? » les yeux toujours rivés dans ceux de Léopold, je trouvais cette voix d’homme bien trop assurée et cassée pour appartenir à un de ces fameux dragueurs à deux balles. Et pour cause, relevant la tête de mes cocotiers, je cherchais à poser un visage sur ce briseur d’ambiance, et tombais nez à nez avec un étrange et vieux bonhomme. Ainsi donc ce n’était pas un jeune coureur de jupons mais un vieux moralisateur qui m’avait apostrophé. Un de ceux dont on ne se dépègue pas même rodé par des années de fréquentations toxiques et passionnées avec le bon tabac de la tabatière de son père. Prise au dépourvu par l’allure étonnante de mon interlocuteur je répondis simplement que non, je ne savais pas pourquoi, je savais seulement que j’aimais ça. « C’est à cause de la société ». Jésus, Marie, Joseph, un fou. Théorie du complot, illuminatis, Franc-Maçon, aillant la fâcheuse habitude d’attirer les êtres perdus - et collants- je connaissais la chanson.

Absolument pas démonté par mon air blasé, ce vieil énergumène, savant mélange de lutte anti-tabac et de la confrérie joyeuse des paranoïaques, continuait son plaidoyer en m’expliquant, sociologues dont j’ai oublié le nom à l’appui, que mon addiction était causée par la société, ou encore mon environnement familial. Ce à quoi je jugeais bon de répliquer que, personnellement, si peut être on m’avait influencé, je fumais plus certainement à cause d’une dépendance qu’à cause d’un complot savamment dirigé contre moi et tous ces pauvres fumeurs. Piqué dans son estime de philosophe de comptoir, sa tête chenue se rapprochait de la mienne et son ventre se collait à mes genoux. Mal à l’aise, j’écoutais vaguement ce qui se disait plus bas et pensais au moyen le plus sûr de me débarrasser rapidement de cette présence agaçante. Ne se rendant pas compte de mon état, le vieux continuait à déblatérer, enchaînant théorie sur théorie et phrases alambiquées, que mon esprit occupé ne comprenait qu’à moitié. Je tentais de répondre par parcelle, attirée par le défi que représentaient ces phrases opaques.

Embrayant sur le thème de l’éducation, il prit alors un exemple : « Imaginez que vous vivez seul avec votre mère qui travaille comme pauvre prolétaire. Sa seule ambition est, qu’à votre tour, vous gagnez à peine de quoi vivre et de quoi financer sa maigre retraite. Elle vous bat à chacune de vos tentatives d’émancipation, elle vous enferme dans un placard sombre et malodorant, en bas de votre escalier dès que vous vous montrez un peu trop intelligent, vous enlève les livres des mains pour les remplacer par un balais. Et vous grandissez comme ça. Vous vous prenez une raclée pour n’importe quel motif, la seule raison est que ce soir là encore, elle est imbibée d’alcool et que votre père vous a laissé tomber tous les deux. A quinze ans vous abandonnez l’école, la maison ne peut plus se nourrir, l’électricité est coupée, vous devez donc travailler. Comment voulez-vous finir votre vie ? Jamais aucune audace, inconsciemment cela se solde par une baffe. Aucune éducation, se montrer brillant revient à finir au placard. Alors vous êtes embauché dans un petit parking, comme gardien de nuit et c’est ce que vous faites depuis maintenant cinquante ans. Vous n’avez pas de femme, ni d’enfant parce que votre travail et votre mère décédée vous l’interdisent. Vous restez chaque nuit sur votre petite chaise qui depuis le temps a pris la forme de votre corps, à saluer les fêtards qui ramènent leur voiture. Et tout ça c’est à cause de votre mère qui a causé des dégâts irréparables sur votre personnalité. »

Il se tut quelques instants, je le contemplais, émue. Il ne me regardait pas. Il fixait durement ses chaussures au cuir sagement lustré. Ce vieil homme, ce doux fou, venait de se livrer tout entier à une jeune inconnue interpellée par hasard dans la rue. Il venait de me résumer soixante-cinq années de sa vie en quelques secondes. Que pouvais-je dire ? Je ne dis rien. Je demandais seulement « Qui êtes-vous ? » Il ne me répondit pas, continuait à palabrer partant dans d’autres théories impliquant la société, le président. Je restais dans mes pensées, guettant seulement le moment où au travers d'un exemple il me livrerait un autre pan de sa vie. Ce moment ne vint pas, je lui redemandais alors : « Qui êtes-vous ? ». Il me dit qu’il était gardien de parking et qu’il savait tout ça parce que la nuit pour s’occuper, il lisait tout ce qui lui tombait sous la main. Il me donna aussi son nom que j’oubliais aussitôt, peu importe au final le nom que lui avais donné sa mère. « Qu’est-ce que vous voulez faire comme métier ? » Je lui répondis journaliste et il me dit alors que c’était bien, c’était un métier où on voyait le derrière des choses, où on était dans les coulisses « Si j’avais eu quelqu’un de proche c’est le métier que j’aurais aimé qu’il fasse ».

De lui je ne me souviens pas grand-chose. Je ne saurais dire s’il était grand ou plutôt petit, maigre, costaud, s’il avait les yeux marrons ou bleus. Je le croiserais dans la rue, je ne saurais pas le reconnaître. J’essaie parfois de reconstituer son image dans ma tête mais je ne parviens à me souvenir que de ce qu’il m’a dit, de l’émotion qu’il y avait dans ses yeux, de sa solitude, de ses blessures qu’il m’a livrées, de son histoire qu’il m’a offerte. C’était un très beau fou, que je recroise peut-être parfois, mais que je ne vois pas et qui pourtant m’a offert une petite part de lui que je n’oublierais pas.




Chocolat





Le plaisir de la tablette de chocolat tient avant tout à l'après-dégustation. 
Les doigts recouverts de chocolat fondu se collent entre eux et obligent le gourmet à se lécher sans façon les phalanges afin que tout disparaisse et que les mains retrouvent leur mobilité. Une fois les paluches nettoyées, on casse une barre supplémentaire d'un petit clac, qu'on dépouille de son papier d'aluminium froid pour n'avoir que la sensation des ongles qui s'enfoncent peu à peu dans la matière qui se fait de plus en plus molle. Moment de tension exquis lorsque le morceau s'approche lentement de la bouche et que l'on sent déjà l'odeur douce et moelleuse mais pas encore le croquant de la chose. Enfin les dents plongent dans la matière noble et soyeuse, on voit presque la pâte colorer les gencives d'un noir profond et engourdir la langue et le palais d'un même mouvement. Le chocolat se croque puis se laisse fondre, couvrant les lèvres toute entière et se nichant dans les dents.